France : A Aubervilliers, des femmes « luttent » pour une place au bar

« C’est la première fois que je vois des femmes ici, j’ai cru que c’était une réunion de copropriété! » Accoudé au zinc d’un bar d’Aubervilliers, Saïd s’étonne de la présence dans son QG de dames avec de drôles de foulards à pois: des membres du collectif « Place aux femmes ».

Monique, Horia, Judit, Telma, Linda… Ce mardi soir de février, elles sont une quinzaine attablées au « Pile ou face ». Derrière leur verre, un combat: conquérir une place dans les cafés de cette commune populaire de Seine-Saint-Denis, où elles se sentent souvent « intruses ».

Une affiche du collectif "Place aux femmes" dans un bar d'Aubervilliers, le 23 février 2016 - photo AFP

Une affiche du collectif « Place aux femmes » dans un bar d’Aubervilliers, le 23 février 2016 – photo AFP

« Tout est parti d’un cri. Je me suis dit « il y en a marre » de ne jamais voir de femmes dans les cafés de notre ville, alors j’ai envoyé par mail un appel à quelques amies », raconte à l’AFP Monique, prof d’allemand à la retraite.

Au printemps 2011, une douzaine d’entre elles se retrouvent devant le « Roi du café ». Pour cette première, le public, traditionnellement masculin, est réticent: « on a dû prendre les chaises une à une mais sans se battre, car on ne se bat pas contre les hommes, on les aime bien! », s’amuse Monique.

Cinq ans plus tard, leur mailing-list compte 200 noms, et ce collectif de femmes aux origines « d’une diversité totale » se réunit un mardi sur deux dans un bar de ce fief communiste.

Objectif: inspirer les autres femmes en luttant contre l' »auto-censure ». « Avant, je n’osais pas », raconte Horia, qui travaille en médiathèque. « Grâce au collectif, j’ai davantage confiance: je peux désormais dire à une copine « on se retrouve dans un café », ce que j’avais toujours rêvé de faire. »

Pour la rousse Judit, la cinquantaine, travailleuse associative, « c’est peut-être du féminisme, de fait, mais la démarche est avant tout festive. On ne cherche pas à savoir pourquoi il y a très peu de femmes dans l’espace public. On veut qu’il y en ait plus, point. » « Pour nous, des femmes dans un café de banlieue, ça devrait être naturel », résume-t-elle.

Or, aux yeux de Linda, 60 ans, originaire de Tunisie, « il y a un retour en arrière chez les jeunes ».

Cafés labellisés

« Les femmes intègrent très tôt les dangers de l’espace public et adaptent leur comportement », souligne Nadine Cattan, chercheuse en géographie du genre au CNRS, interrogée par l’AFP.

« Mais c’est vrai qu’elles sont encore plus sous-représentées dans les villes et quartiers populaires, pour des raisons multiples: niveau socio-économique, diversité culturelle, un certain passéisme des hommes. » « Mais le machisme ambiant existe partout, pas seulement en banlieue », ajoute la chercheuse.

Au « Pile ou face », il n’a pas droit de cité. Madjid Aïteur, le patron, arbore sur sa vitrine le label « Ici, les femmes se sentent bien », décerné par le collectif à huit établissements de la ville – sur 30 testés. « Il y en a marre de voir toujours les mêmes têtes, que des hommes. Ici, il n’y a pas d’espace pour elles, alors qu’on voit plein de femmes sur les terrasses à Paris », regrette-t-il.

Côté comptoir, les hommes posent sur cette rare présence féminine un regard contrasté. « Quand il n’y a que des hommes, ça finit toujours en bagarre! Avec elles, ça fait baisser la température », apprécie Abdullah, Franco-Turc habitant à Aubervilliers depuis 25 ans. Saïd, chauffeur Uber, pense au contraire que « les femmes n’ont rien à faire dans un café. Ou alors le midi. »

Le « mélange des genres » n’est, quoi qu’il en soit, pas encore de mise. Monique l’assure, en regardant les hommes massés à l’autre bout de la salle: « prochaine étape, on s’attaque au comptoir! »

Pour l’instant, le collectif s’attelle à l’organisation de la journée internationale des femmes du 8 mars. L’année dernière, ses membres ont obtenu que le carrefour devant le « Roi du café », devenu leur camp de base, soit baptisé « Place des femmes ». Pour cette édition, elles préparent une chaîne humaine entre ladite place et la mairie.

Preuve que leur combat n’est pas isolé en banlieue: la mairie de Saint-Denis a placé cette année le 8 mars sous le signe de « la place des femmes dans l’espace public ». L’affiche de l’évènement montre une femme attablée… à une terrasse de café.

AFP

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Pure Pépite
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